8 femmes peintres célèbres qui ont marqué l’histoire de l’art

Longtemps, l’histoire de l’art s’est racontée essentiellement au masculin. Pourtant, des femmes ont peint, exposé, enseigné et innové à toutes les époques, parfois en devant contourner des obstacles auxquels leurs homologues masculins n’étaient tout simplement pas confrontés.

Certaines sont aujourd’hui mondialement célèbres, à l’image de Frida Kahlo ou Georgia O’Keeffe. D’autres, comme Emily Sartain, restent étonnamment méconnues alors que leur influence dépasse largement les œuvres qu’elles ont laissées.

Nous avons choisi huit femmes peintres aux trajectoires très différentes. Pas nécessairement les huit « plus importantes » — un tel classement serait forcément subjectif — mais huit artistes dont l’histoire permet de comprendre comment les femmes ont progressivement conquis leur place dans le monde de l’art.

1. Artemisia Gentileschi : peindre les femmes autrement

Artemisia Gentileschi (1593 – vers 1654) appartient à une époque où devenir peintre professionnelle constitue déjà un parcours exceptionnel pour une femme.

Formée dans l'atelier de son père, Orazio Gentileschi, elle s'inscrit dans le courant caravagesque et développe une peinture spectaculaire faite de clair-obscur, de compositions puissantes et de personnages monumentaux.

Mais ce qui frappe encore aujourd'hui est la place qu'elle accorde aux femmes.

Judith, Suzanne, Cléopâtre ou Lucrèce ne sont pas de simples silhouettes décoratives. Elles deviennent des personnages complexes, capables d'action, de résistance et de décision.

Judith décapitant Holopherne demeure probablement l'exemple le plus saisissant de cette peinture. Artemisia reprend un épisode biblique traité par de nombreux artistes, mais lui confère une intensité physique inhabituelle.

Sa carrière témoigne également d'une véritable reconnaissance professionnelle. Elle travaille notamment à Florence, Rome, Naples et Londres et devient membre de l'Accademia delle Arti del Disegno de Florence.

Redécouverte progressivement par les historiens de l'art au XXe siècle, Artemisia Gentileschi est aujourd'hui considérée comme une figure majeure de la peinture baroque.

2. Berthe Morisot : l'impressionnisme au féminin… mais pas seulement

Réduire Berthe Morisot (1841-1895) à une « femme impressionniste » serait presque lui faire une seconde injustice.

Car elle se trouve au cœur même de l'aventure impressionniste.

En 1874, elle participe à la première exposition du groupe qui réunit notamment Monet, Renoir, Degas, Pissarro et Sisley. À partir de cette date, elle délaisse le Salon officiel et participe aux expositions impressionnistes jusqu'en 1886, à l'exception de celle de 1879.

Son tableau Le Berceau, peint en 1872, est devenu l'une de ses œuvres les plus célèbres.

Morisot peint beaucoup son environnement immédiat : femmes, enfants, jardins, scènes domestiques. Ces sujets ont parfois été considérés comme mineurs par la critique de l'époque. Ils permettent pourtant aujourd'hui d'observer un pan de la société du XIXe siècle rarement représenté de l'intérieur.

Sa peinture est reconnaissable à une touche extrêmement libre. Certaines parties semblent presque inachevées, comme si le tableau conservait la vitesse du geste qui l'a créé.

En 1874, Berthe Morisot épouse Eugène Manet, frère d'Édouard Manet. Elle continuera pourtant à signer ses tableaux de son propre nom : Berthe Morisot.

Un détail qui paraît anodin aujourd'hui mais qui ne l'était certainement pas à la fin du XIXe siècle.

3. Mary Cassatt : une Américaine au cœur de l'impressionnisme français

Née en Pennsylvanie en 1844, Mary Cassatt prend très tôt une décision inhabituelle : elle veut devenir artiste professionnelle.

Elle étudie à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts avant de partir pour l'Europe.

À Paris, elle copie les maîtres anciens et poursuit sa formation. En 1868, une de ses œuvres est acceptée au Salon de Paris.

Mais sa carrière prend une autre dimension lorsqu'elle se rapproche d'Edgar Degas et du groupe impressionniste.

Cassatt devient ainsi l'une des rares artistes américaines directement associées au mouvement.

Elle est particulièrement connue pour ses représentations de femmes et d'enfants. Pourtant, réduire son œuvre aux scènes maternelles serait trompeur.

Ses tableaux et ses estampes montrent également des femmes lisant, assistant à des spectacles, observant le monde ou simplement absorbées dans leurs propres pensées.

Elle s'intéresse aussi profondément à la gravure et aux estampes japonaises, dont l'influence apparaît dans plusieurs de ses compositions.

Et son histoire croise celle d'une autre femme beaucoup moins connue aujourd'hui.

Elle s'appelle Emily Sartain.

4. Emily Sartain : la femme peintre que l'histoire a presque oubliée

Pourquoi certains artistes restent-ils dans les livres d'histoire quand d'autres disparaissent progressivement de la mémoire collective ?

Le parcours d'Emily Sartain (1841-1927) pose précisément cette question.

Peintre, graveuse, enseignante et directrice d'une importante école d'art américaine, elle évolue dans le même environnement artistique que plusieurs personnalités devenues beaucoup plus célèbres.

Une enfance littéralement entourée d'art

Emily Sartain naît à Philadelphie en 1841.

Chez les Sartain, l'art est une affaire de famille.

Son père, John Sartain, est un graveur reconnu. Plusieurs de ses frères deviennent également artistes. Emily reçoit donc très tôt une formation artistique avant d'étudier à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts.

Elle y travaille notamment avec Christian Schussele.

Mais comme beaucoup d'artistes américains de son époque, elle comprend que l'Europe constitue une étape presque incontournable pour approfondir sa formation.

Et c'est ici que son histoire rencontre celle de Mary Cassatt.

Emily Sartain et Mary Cassatt : une relation documentée par leurs lettres

Les deux artistes se rencontrent à Philadelphie autour de 1870.

Elles partagent alors une ambition encore inhabituelle pour deux jeunes femmes américaines : faire de l'art une véritable profession et poursuivre leur formation en Europe.

Cette relation n'est pas seulement rapportée par des biographies récentes.

Les Archives of American Art du Smithsonian Institution conservent aujourd'hui une correspondance entre Mary Cassatt et Emily Sartain.

Le fonds comprend quatorze lettres de Cassatt adressées à Sartain ainsi qu'une lettre de Sartain à Cassatt, datées approximativement de 1872 à 1874.

Ces documents évoquent notamment le voyage européen qu'elles projettent ainsi que le développement artistique de Cassatt en Espagne et en Italie.

D'autres archives de la famille Sartain conservées par le Smithsonian comprennent également des lettres dans lesquelles Emily raconte à son père ses voyages européens avec Mary Cassatt.

Cette documentation est particulièrement précieuse : elle permet de dépasser l'anecdote biographique et de restituer concrètement les réseaux qui existaient entre les femmes artistes américaines du XIXe siècle.

De Philadelphie à l'Europe

Cassatt retourne en Europe en 1871.

Le Metropolitan Museum of Art indique qu'elle passe notamment huit mois à Parme en 1872. Elle y étudie les œuvres du Corrège et de Parmigianino et travaille avec Carlo Raimondi, responsable de la gravure à l'Académie de Parme.

Emily Sartain poursuit elle aussi sa formation européenne.

Elle étudie notamment à Paris auprès du peintre français Évariste Vital Luminais et approfondit la gravure.

Ces séjours sont essentiels.

Pour les artistes américaines de cette génération, l'Europe permet d'accéder directement aux collections des grands musées, aux ateliers et à une culture artistique difficilement accessible aux États-Unis.

Une pionnière de la gravure

Emily Sartain développe parallèlement à la peinture une importante pratique de la gravure.

Elle travaille notamment la manière noire, ou mezzotinte, technique permettant d'obtenir de très riches nuances de valeurs et des noirs particulièrement profonds.

Son travail est récompensé lors de l'Exposition universelle organisée à Philadelphie en 1876.

Elle reçoit également le Mary Smith Prize de la Pennsylvania Academy of the Fine Arts en 1881 puis en 1883.

Son activité ne s'arrête pourtant pas à sa propre production artistique.

C'est probablement dans l'enseignement qu'elle exercera son influence la plus durable.

Former les femmes à devenir de véritables artistes professionnelles

En 1886, Emily Sartain prend la direction de la Philadelphia School of Design for Women.

Elle conservera cette fonction pendant plus de trois décennies.

Sous sa direction, l'établissement devient une institution majeure de formation artistique féminine aux États-Unis.

Sartain défend une idée qui paraît évidente aujourd'hui mais qui était loin de l'être : les femmes doivent pouvoir bénéficier d'une formation artistique aussi exigeante que celle proposée aux hommes.

Elle développe notamment l'étude du modèle vivant et renforce la dimension professionnelle de l'enseignement.

L'enjeu dépasse largement la peinture.

À une époque où les possibilités professionnelles offertes aux femmes restent limitées, apprendre le dessin, l'illustration, la gravure ou les arts appliqués peut également permettre d'obtenir une indépendance économique.

Sartain contribue ainsi à faire évoluer l'école d'un enseignement principalement orienté vers les arts industriels vers une véritable formation artistique ambitieuse.

Pourquoi Emily Sartain est-elle beaucoup moins célèbre que Mary Cassatt ?

La comparaison est fascinante.

Deux femmes nées à seulement trois ans d'intervalle.

Deux artistes américaines liées à Philadelphie.

Deux femmes parties se former en Europe.

Deux carrières professionnelles dans un monde artistique très largement masculin.

Pourtant, aujourd'hui, Mary Cassatt appartient au panthéon de l'impressionnisme tandis qu'Emily Sartain reste inconnue du grand public.

Une partie de l'explication tient sans doute à leurs trajectoires différentes.

Cassatt construit une œuvre immédiatement identifiable et s'inscrit dans l'un des mouvements les plus célèbres de l'histoire de l'art.

Sartain partage progressivement son énergie entre création, gravure, enseignement, administration et défense de la formation artistique des femmes.

Son héritage est donc moins facile à résumer par quelques tableaux emblématiques.

Il n'en est pas moins important.

Emily Sartain rappelle ainsi quelque chose que l'histoire de l'art oublie parfois : l'influence d'un artiste ne se mesure pas uniquement aux œuvres accrochées dans les musées, mais également aux artistes qu'il contribue à former et aux institutions qu'il transforme.

5. Sonia Delaunay : quand la couleur envahit tout

Avec Sonia Delaunay (1885-1979), la frontière entre peinture, mode, textile et design devient volontairement floue.

Née dans l'Empire russe et installée à Paris, elle développe avec Robert Delaunay une recherche fondée sur les interactions entre les couleurs.

Cercles, disques, rythmes et contrastes colorés donnent à certaines compositions une sensation presque musicale.

Mais Sonia Delaunay refuse de limiter cette recherche à la toile.

Elle transpose ses principes dans les vêtements, les tissus, les objets, les décors et l'édition.

Cette capacité à faire sortir l'art du tableau paraît aujourd'hui étonnamment contemporaine.

Son œuvre montre surtout qu'une recherche artistique peut devenir un véritable langage visuel, capable d'exister sur des supports radicalement différents.

6. Georgia O'Keeffe : regarder autrement

Georgia O'Keeffe (1887-1986) est l'une des grandes figures du modernisme américain.

Elle décide très jeune de devenir artiste et étudie notamment à l'Art Institute of Chicago puis à l'Art Students League de New York.

Ses immenses fleurs comptent parmi les images les plus reconnaissables de l'art du XXe siècle.

En agrandissant considérablement des éléments naturels, O'Keeffe oblige le spectateur à ralentir son regard.

Pétales, os, montagnes et paysages du Nouveau-Mexique deviennent presque abstraits.

C'est d'ailleurs ce qui rend son œuvre particulièrement intéressante : elle se situe constamment entre représentation et abstraction.

On reconnaît ce que l'on regarde tout en ayant parfois l'impression d'observer une composition abstraite faite uniquement de lignes, de volumes et de couleurs.

7. Tamara de Lempicka : l'Art déco transformé en attitude

Impossible de confondre facilement un portrait de Tamara de Lempicka avec celui d'un autre peintre.

Visages sculptés, corps géométriques, couleurs lisses, regards assurés : son esthétique semble condenser tout l'imaginaire sophistiqué des années 1920 et 1930.

Installée à Paris après la révolution russe, elle construit aussi soigneusement son personnage public que sa peinture.

Ses portraits représentent une société moderne, élégante et cosmopolite.

L'une de ses images les plus célèbres, Autoportrait dans une Bugatti verte, est devenue emblématique de cette femme indépendante qu'elle met elle-même en scène.

Près d'un siècle plus tard, son esthétique continue d'influencer la photographie de mode, la publicité et la décoration.

Peu d'artistes ont réussi à rendre une époque aussi immédiatement reconnaissable.

8. Frida Kahlo : l'autoportrait comme territoire

Frida Kahlo (1907-1954) est probablement la femme peintre la plus immédiatement identifiable aujourd'hui.

Pourtant, derrière l'icône populaire se trouve une œuvre relativement resserrée et profondément personnelle.

Kahlo commence véritablement à peindre en 1925 pendant sa convalescence après un grave accident de bus.

Elle utilise ensuite régulièrement son propre visage comme matière artistique.

Ses autoportraits ne cherchent pas simplement la ressemblance. Ils mettent en scène le corps, la douleur, l'identité, la culture mexicaine, les relations amoureuses et la construction de soi.

Son univers a souvent été rapproché du surréalisme. Kahlo elle-même refusait cependant cette lecture trop simple de son travail : elle considérait peindre sa propre réalité plutôt que ses rêves.

Cette distinction est essentielle.

Chez Frida Kahlo, l'étrangeté des images ne vient pas nécessairement d'un monde imaginaire : elle naît de la transformation d'une expérience intime en langage pictural.

C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles son œuvre continue de toucher un public considérable plusieurs décennies après sa disparition.

Huit artistes, huit manières de conquérir l'espace

Artemisia Gentileschi, Berthe Morisot, Mary Cassatt, Emily Sartain, Sonia Delaunay, Georgia O'Keeffe, Tamara de Lempicka et Frida Kahlo n'appartiennent ni à la même époque ni au même mouvement.

Et c'est précisément ce qui rend leur rapprochement intéressant.

L'une s'impose dans l'Italie baroque. Une autre participe à la naissance de l'impressionnisme. Certaines explorent la couleur ou l'autoportrait quand Emily Sartain consacre une partie considérable de sa carrière à permettre à d'autres femmes d'accéder à une véritable formation artistique.

Leur histoire montre surtout pourquoi il faut se méfier d'une vision de l'histoire de l'art réduite à quelques grands noms.

À côté des artistes devenues iconiques existent des personnalités dont le rôle a été considérable mais dont la mémoire s'est progressivement effacée.

Emily Sartain en constitue un remarquable exemple.

Retrouver ces trajectoires ne consiste donc pas simplement à ajouter quelques femmes à une histoire de l'art déjà écrite.

Cela permet parfois de raconter cette histoire autrement.

Sources et pour aller plus loin

Pour la rédaction de cet article, nous avons notamment consulté les ressources et archives du Smithsonian Institution – Archives of American Art consacrées à la famille Sartain et à la correspondance Mary Cassatt–Emily Sartain ; la biographie de Mary Cassatt publiée par le Metropolitan Museum of Art ; les ressources du Smithsonian American Art Museum consacrées à Mary Cassatt ; les ressources du Georgia O'Keeffe Museum ; ainsi que les ressources du ministère français de la Culture consacrées à Berthe Morisot.

Les Archives of American Art conservent notamment un ensemble de quinze lettres de la correspondance Cassatt–Sartain ainsi que des archives familiales Sartain comprenant des documents relatifs aux voyages européens d'Emily Sartain.

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